Critique d'art - revue Artension

  1. Le rêve de Pygmalion ou l'impossible incarnation

Benoît RAFRAY peint le corps. On pourrait quasiment dire, le corps étalon, ou, le corps humain mesure de toute chose.

L'espace et les différents plans de la toile décident de son emplacement. Sa dimension le met en perspective, décide de l'échelle. Le corps mis en perspective réalise sa perspective. L'espace scénique, lumineux, étroit, approché, entretien avec lui une relation dynamique.

Mais si ce corps était juste une mesure, il serait statique, immobile, alors qu'il est ici transi, traversé par des tensions, des changements. Le corps cherche à être possible en tant que sujet à la matérialisation.

L'originalité des oeuvres de l'artiste consiste précisément dans la dialectique qu'il installe entre le corps et l'espace subjectif le définissant, donnant ainsi naissance à une dramaturgie poétique particulière.

L'expression du corps, de ses positions, les tensions intérieures le signifiant trouble la rigueur spatiale. L'aura du corps modifie la signification de l'espace qui lui est attribué et vice-versa. En marche, assis, en mouvement, sous pression, par couples, le corps multiplié, les corps fictions de Benoît RAFRAY racontent des histoires de peintre et de peinture, l'impossible incarnation du corps.

 

Dans la série "Tranche de Vie", ses corps sont transparents, des spectres en lévitation, teintes rouges dans la matière blanche de la peinture. La vitesse de l'exécution à grands coups de brosse évoque le temps les traversant et leur enlevant leur épaisseur. Un, c'est le multiple ; ils sont trois, il aurait pu être six ou dix ou mille.

RAFRAY est "l'antipygmallion" le corps lui échappe comme chez Giacometti. "Jamais je n'arriverai à mettre dans un portrait toute la force qu'il y a dans une tête. La seule force de vivre, ça exige déjà une telle volonté et une telle énergie" confesse le sculpteur suisse à l'écrivain Jean Genet.

 

Le drap blanc associé à la tradition de la représentation des nus dans la peinture lui sert de toile de fond. Comme un écran, il permet la narration qui est sensée se tramer. Il n'est pas question de carnation ici. Ses corps, fabriqués du même matériau que le tissu, sortis du tissu, confectionnés en tissus autrement dit dans le matériau suggéré par la peinture, par les pièges de la création picturale comme telle.

 

Tombé dans un espace, enfermé, ou bien sur le point de le vaincre, le corps fantasmé de Benoît RAFRAY, multiplie les expériences. Il est prisonnier des espaces successifs de la peinture, de sa mise en abîme.

Dans ce sens, l'oeuvre intitulée "Piqûre de Peinture 8" est très parlante. Un personnage extérieur décrit d'une manière plus fouillée, habillé d'un complet, ses cheveux organisés en brosse et dans une attitude pour une fois naturelle et désinvolte regarde à l'intérieur d'un grand espace où d'énormes toiles sont accrochées, et six petits corps étalons noirs les regardent d'en bas, telle une séquence cinématographique qui se déploie sur deux plans superposés. Comme dans la caverne de Platon, la vérité est prisonnière de l'illusion. Seul celui qui regarde la toile le sait.

Dans la série "Crise de Foi", les architectures suggérées d'un cloître, place le corps dans une autre perspective. Au corps étalon il lui est proposé une dimension supplémentaire, une porte de sortie, la pensée. Le corps pense.

L'architecture qui l'accompagne est un espace qui se met à lui parler : un cloître, une statue, une rue.  Le sujet doute.

 

Ileana Cornea - Mars 2015 - Paris - Critique d'Art dans la Revue Artension